Avec Michael Kenna, le paysage respire : noir et blanc, silence, longues poses et une élégance qui se découvre lentement. Magique !

Partager cet article

Il y a des photographes qui semblent travailler à contre-courant du monde moderne. Alors que tout va vite, que les images défilent comme des stories jetables, Michael Kenna, lui, avance tranquillement avec un Hasselblad, un trépied et une patience qui ferait rougir un moine zen.

Arbre enneigé isolé à Wakoto, Hokkaido, photographié en noir et blanc par Michael Kenna en 2004.
© Michael Kenna – Snow Parfait Tree, Wakoto, Hokkaido, Japan, 2004.

Depuis plus de quarante ans, il compose des images qui ne brillent pas par le spectaculaire, mais par ce qu’elles dégagent quand on s’arrête vraiment dessus : du calme, du mystère et cette lumière douce qui appartient aux heures où personne n’est dehors.

Kenna fait partie de ces rares photographes dont on reconnaît une image en trois secondes, sans jamais avoir l’impression d’avoir déjà tout vu. Un arbre, un poteau, un torii, un château dans la brume… rien d’extraordinaire sur le papier, mais dans ses mains, tout devient poésie.

Blue Beach, Nice, photographiés en noir et blanc par Michael Kenna en 1997.
© Michael Kenna – Matin Blanc, Blue Beach, Nice, France, 1997.
Grand sapin enneigé devant une falaise en arrière-plan, photographié en noir et blanc par Michael Kenna à Hokkaido en 2007.
© Michael Kenna – Snow Tree and Cliff Top, Hokkaido, Japan, 2007.

Un parcours discret, mais déterminé

Michael Kenna est né en 1953 dans une ville industrielle du nord de l’Angleterre. Entre les usines, la fumée et les briques rouges, rien ne le prédestinait vraiment à devenir l’une des grandes voix du paysage minimaliste contemporain.

Allée d’arbres alignés en hiver à Guastalla, en Émilie-Romagne, photographiée en noir et blanc par Michael Kenna en 2006.
© Michael Kenna – Corridor of Leaves, Guastalla, Emilia Romagna, Italy, 2006.

Il découvre la photo un peu par hasard, étudie à Londres, puis traverse l’Atlantique à la fin des années 70 pour s’installer à San Francisco. C’est là, dans la lumière douce de la côte Ouest, qu’il affine ce qui deviendra sa signature : des paysages silencieux, souvent dépouillés, toujours en noir et blanc.

Pics rocheux des monts Huangshan émergents de la brume, photographiés en noir et blanc par Michael Kenna en Chine.
© Michael Kenna – Huangshan Mountains, Anhui Province, China, 2008.

Kenna n’est pas un photographe du “déclic parfait”. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui se passe entre deux moments. La manière dont un paysage respire. Ce que fait la lumière quand on la laisse tranquille. Il cherche rarement l’événement, mais plutôt l’atmosphère.

Un regard minimaliste… mais jamais froid

Ce qui frappe dans ses images, c’est leur simplicité assumée : un format carré impeccable, des lignes pures, de l’espace, beaucoup d’espace. Mais cette simplicité n’a rien de rigide : elle est vivante, presque méditative.

Les paysages de Kenna ressemblent souvent à des lieux que l’on a déjà traversés en rêve. L’eau devient lisse, les nuages s’étirent comme des voiles, les formes se simplifient jusqu’à l’évidence. Même ses images industrielles — centrales électriques, raffineries, ports — semblent baignées d’une douceur inattendue.

Arbre enneigé isolé sous une tempête de neige à Asahikawa, photographié en noir et blanc par Michael Kenna en 2011.
© Michael Kenna – Stately Tree in Snow Storm, Asahikawa, Hokkaido, Japan, 2011.

Il ne cherche pas à épater. Il cherche à laisser la photo respirer. Et nous avec.

La magie du format carré

Kenna reste fidèle au Hasselblad 500 C/M, son appareil fétiche : un boîtier mécanique, format 6×6, avec un Zeiss 80 mm qui n’a rien de spectaculaire mais qui lui suffit largement.
Le carré l’aide à composer des images équilibrées, presque musicales, où chaque élément paraît à sa place.

Fontaine gelée massive couverte de stalactites de glace, photographiée en noir et blanc par Michael Kenna à Belle Isle, Detroit, en 1994.
© Michael Kenna – Frozen Fountain, Belle Isle, Detroit, Michigan, 1994.
Arbre solitaire aux branches noueuses au bord du lac Kussharo, photographié en noir et blanc par Michael Kenna à Kotan en 2002.
© Michael Kenna – Kussharo Lake Tree, Study 1, Kotan, Hokkaido, Japan, 2002.

Parfois, il emmène un Leica. Parfois même, un Holga en plastique. Mais dans 90 % des cas, c’est son Hasselblad qui capte la scène. Et cela suffit largement à faire naître ses paysages silencieux.

Les longues poses : laisser le temps écrire la photo

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Kenna n’est pas un obsédé du matériel. Il n’utilise presque jamais de filtres ND puissants. Il préfère travailler dans des lumières qui se suffisent à elles-mêmes : la nuit, l’aube, la brume, la mer juste après le coucher du soleil.

C’est là que son travail devient unique : il laisse la scène s’écrire toute seule.
Certaines de ses expositions durent 5, 10, parfois 60 minutes. D’autres, exceptionnellement, plusieurs heures. Il photographie pendant que le monde dort, et sa pellicule recueille doucement ce que l’on ne voit jamais : le mouvement lent des nuages, l’eau qui se transforme en surface lisse, les formes qui s’affinent.

Traînées d’étoiles formant de larges arcs circulaires au-dessus du littoral de Te Kaha, photographiées en longue pose par Michael Kenna en 2014.
© Michael Kenna – Eleven Hours, Te Kaha, Eastlands, New Zealand, 2014.

« Les longues poses me permettent de me retirer et de laisser le temps faire sa magie. »

Le Schwarzschild effect : le secret bien gardé

Une grande partie de l’esthétique de Kenna vient d’un phénomène propre au film argentique : le Schwarzschild effect, ou défaillance de réciprocité.

En pose longue, le film réagit de moins en moins bien à la lumière. Il se “fatigue”.
Résultat :

  • Une pose prévue pour 2 minutes peut en demander 6.
  • Une pose prévue pour 8 minutes peut durer 45 minutes.
  • Une pose prévue pour 20 minutes peut finir à 2 heures ou plus.
Torii et lanternes shinto émergeant de l’eau au large de Kyushu, photographiés en longue pose par Michael Kenna en 2024.
© Michael Kenna – Ebuta Shrine, Study 1, Kyushu, Japan, 2024.

Et cet allongement transforme l’image :

  • les noirs deviennent veloutés,
  • les blancs deviennent doux,
  • les textures s’adoucissent,
  • l’atmosphère devient flottante.

C’est précisément ce qui rend les images de Kenna si reconnaissables. Il explique ça très simplement :

« La défaillance de réciprocité est un cadeau. Elle transforme la scène. »

Sa manière de travailler

Kenna photographie avec une discipline monastique. Un trépied massif, un déclencheur mécanique, pas d’électronique. Il cadre lentement, ferme souvent à f/16 ou f/22, fait confiance à la lumière. Puis il attend.
Il peut rester plusieurs heures au même endroit, revenir trois nuits de suite, recommencer si la lumière n’est pas comme il l’imaginait. Il ne force rien. Il accompagne.

Rangées de barrières noires sur une colline enneigée à Bihoro, Hokkaido, photographiées en noir et blanc par Michael Kenna en 2016.
© Michael Kenna – Thirty One Snow Fences, Bihoro, Hokkaido, Japan, 2016.

Et ensuite, au labo, il tire lui-même ses images sur papier baryté, avec des noirs doux et des blancs enveloppants. Pas de contraste brutal. Pas d’effets. Juste une ambiance.

« Je veux laisser de l’espace au regard de celui qui regarde. »

C’est exactement ce que font ses tirages : ils laissent respirer.

Pour en savoir plus

Le travail de Michael Kenna est toujours exposé dans le monde entier, notamment en Europe, aux États-Unis et en Asie. Ses séries japonaises — Hokkaido, Honshu — sont régulièrement présentées en galerie, tout comme ses paysages français ou ses images industrielles.

Barque amarrée au premier plan avec bateaux flous en arrière-plan, photographiée en noir et blanc à Xiapu par Michael Kenna en 2010.
© Michael Kenna – Steady Boat, Xiapu, China, 2010.

Si vous souhaitez poursuivre la découverte, le site officiel de Michael Kenna regorge d’informations : séries complètes, actualités, expositions à venir et tirages disponibles. Un passage obligé pour plonger encore un peu plus dans son univers silencieux et lumineux. Magique.

https://www.michaelkenna.com/

Crédits photo : © Michael Kenna – Courtesy of Michael Kenna Studio / Official Website / Representing Galleries

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *