Il y a des appareils que l’on utilise immédiatement, presque sans y penser. Et puis il y a le Nikonos V, qui impose d’emblée un temps d’arrêt. Avec ce boîtier, la première question n’est pas « quelle pellicule je mets dedans ? », mais plutôt « est-ce que tout est en ordre ? ». L’étanchéité, les joints, la mécanique, la confiance. Ici, la photographie ne commence pas au déclenchement, mais bien avant, sur une table, appareil ouvert, joints sortis, inspection minutieuse.

Tout a commencé par un Nikonos V vert olive, proche du neuf, encore dans sa boîte d’origine, avec ses papiers, ses joints et sa graisse Nikon. Le coup de foudre a été immédiat. Avant même de parler technique, je suis tombé amoureux de ce boîtier dès que je l’ai vu, de sa couleur, de sa forme, de son côté outil, franc et assumé. Il existe aussi en orange, sans doute la version la plus répandue, mais ce vert olive, plus discret, presque militaire, colle parfaitement à l’esprit de l’appareil.
Très vite, une évidence s’impose, on ne parle pas d’un appareil comme les autres. Le Nikonos demande un minimum de méthode et de respect, et en échange, il promet une liberté rare, celle d’aller photographier là où l’on range habituellement son matériel.
Histoire et héritage, de Cousteau au Nikonos V
Le Nikonos n’est pas né dans un bureau de marketing. À l’origine, il y a une contrainte très précise, photographier sous l’eau sans enfermer un appareil terrestre dans un caisson lourd et peu pratique. Cette idée prend forme à la fin des années 1950 avec le Calypso Phot, conçu par l’ingénieur belge Jean de Wouters et étroitement associé à l’univers de la plongée de Jacques-Yves Cousteau. Le Calypso est pensé dès le départ comme un appareil amphibie, capable de fonctionner dans l’eau, pas simplement d’y survivre.

Au début des années 1960, Nikon rachète les droits de fabrication et de commercialisation du Calypso. L’appareil devient alors le Nikonos I, point de départ d’une lignée qui évoluera sur plusieurs décennies. Nikon fait progressivement du Nikonos un véritable système, destiné aux plongeurs, aux scientifiques et aux photographes d’expédition, avec des objectifs spécifiquement calculés pour la prise de vue sous-marine et une ergonomie adaptée aux environnements difficiles.

Le Nikonos V, lancé en avril 1984, arrive tard dans cette histoire, et c’est précisément ce qui fait son intérêt. Nikon maîtrise alors parfaitement les boîtiers professionnels, la mesure de lumière TTL et la gestion du flash. Le V devient l’aboutissement du système Nikonos, en combinant une construction entièrement étanche reposant sur des joints toriques, une électronique fiable et une exposition moderne. Il sera produit pendant de nombreuses années et restera, pour beaucoup, la version la plus aboutie et la plus diffusée de la gamme.



Caractéristiques techniques
Les caractéristiques techniques du Nikonos V vont droit au but. Pas de gadgets ni d’effets de style, uniquement des choix dictés par l’usage et le terrain. Viseur sans miroir, obturateur simple et fiable, exposition maîtrisée et étanchéité assurée par des joints, tout est pensé pour fonctionner là où les appareils classiques commencent à montrer leurs limites.

- Format : 24×36 mm, film 35 mm
- Type : appareil photo argentique amphibie, étanche sans caisson
- Profondeur maximale : 50 mètres
- Monture : Nikonos (objectifs dédiés eau et objectifs amphibies)
- Obturateur : rideaux métalliques à déplacement vertical
- Vitesses d’obturation : 1/30 s à 1/1000 s
- Pose B : mécanique
- Vitesse mécanique de secours : 1/90 s (M90), utilisable sans piles
- Modes d’exposition : priorité ouverture (A) et manuel (M)
- Mesure de lumière : TTL à travers l’objectif, pondérée centrale, via deux photodiodes
- Sensibilité film : ISO 25 à 1600
- Viseur : optique direct, type Albada galiléen inversé, sans miroir
- Champ couvert : environ 85 %
- Affichage viseur : LED indiquant la vitesse sélectionnée en mode A
- Distance œil-viseur : environ 40 mm
- Mise au point : manuelle, avec échelle de distance et profondeur de champ
- Flash : compatibilité avec flashes Nikonos dédiés, gestion TTL
- Synchronisation flash : X, 1/90 s ou plus lent
- Alimentation : 2 piles LR44
- Étanchéité : assurée par joints toriques remplaçables
- Joints accessibles utilisateur : dos, monture d’objectif, prise synchro flash, compartiment batterie











Les objectifs Nikonos, une logique à part
Le Nikonos V n’est pas seulement un boîtier étanche, c’est un système, et ce système repose en grande partie sur ses objectifs. Nikon a développé une gamme d’optiques spécifiques, pensées dès l’origine pour la prise de vue sous-marine, avec des contraintes très différentes de celles de la photographie terrestre. Sur ces objectifs, tout est conçu pour une lecture immédiate et une manipulation franche. Les réglages d’ouverture et de mise au point sont assurés par deux larges molettes disposées de part et d’autre de l’objectif. Leur positionnement n’est pas anodin, il permet de régler l’exposition et la distance facilement, même avec des gants, et surtout de travailler en zone focus sans passer par le viseur.

L’objectif monté sur mon exemplaire est le W-Nikkor 35 mm f/2.5, sans doute le plus répandu et le plus polyvalent de la gamme. C’est une optique dite “amphibie”, utilisable aussi bien sur terre que sous l’eau. Sur un Nikonos, il joue le rôle d’objectif standard, avec un angle de champ assez naturel à terre, et une focale qui reste exploitable sous l’eau malgré les effets de réfraction. Sa construction est simple, robuste, entièrement mécanique, avec une échelle de distance et de profondeur de champ très lisible, parfaitement adaptée à une pratique en zone focus.

Mais la particularité du système Nikonos réside surtout dans ses objectifs à usage exclusif sous-marin. Nikon a conçu plusieurs optiques UW-Nikkor (pour Underwater), calculées spécifiquement pour fonctionner dans l’eau, sans compromis. Ces objectifs donnent leur meilleur rendu uniquement immergés, et ne sont pas exploitables à terre de manière satisfaisante.
Parmi les plus connus, on trouve notamment le UW-Nikkor 15 mm f/2.8, véritable icône de la photographie sous-marine, le UW-Nikkor 20 mm f/2.8 ou encore le UW-Nikkor 28 mm f/3.5. Ces optiques sont optimisées pour compenser la réfraction de l’eau, offrir une excellente netteté sur les bords et limiter la perte de contraste, là où un objectif classique montrerait rapidement ses limites. En contrepartie, leur utilisation impose une approche très spécifique, mise au point souvent estimée, profondeur de champ exploitée à fond, et une vraie anticipation du cadrage.
Nikon proposait également des objectifs plus orientés vers un usage terrestre ou mixte, comme le Nikkor 80 mm f/4, pensé pour le portrait ou les sujets plus éloignés, ainsi qu’un LW-Nikkor 28 mm f/2.8 annoncé comme “water resistant”, mais destiné avant tout à une utilisation hors immersion.
En ce qui me concerne, le choix du 35 mm f/2.5, livré avec l’appareil, s’impose comme une évidence pour débuter. Polyvalent, lisible, cohérent à terre comme en milieu humide, il permet de se familiariser avec le boîtier avant d’envisager, peut-être, des optiques plus spécialisées et un usage pleinement sous-marin.
Première prise en main… urbaine !
Pour cette première prise en main, j’ai volontairement fait simple. J’ai emporté le Nikonos V avec une seule pellicule, une Ilford HP5, et je suis parti pour une balade dans Nantes, entre parkings et Jardin des Plantes, (très) loin de son terrain de prédilection. L’idée n’était pas de chercher des images spectaculaires, mais de prendre contact avec l’appareil et de vérifier son fonctionnement. Une déambulation tranquille, sans pression, juste pour voir si le courant passait en quelque sorte. Et il est passé.

Dès les premières minutes, le Nikonos V impose une sensation très claire, il est lourd (environ 800 g). Pas lourd de manière gênante, mais dense, plein, rassurant. Ce poids donne immédiatement le sentiment d’un objet solide, très bien conçu, pensé pour résister. Rien ne sonne creux, rien ne paraît fragile. On sent que le boîtier est fait pour encaisser, pour être manipulé sans ménagement, dans des environnements où un appareil plus classique demanderait beaucoup plus d’attention.


Les commandes sont larges, bien espacées, franches. Tout est conçu pour être utilisé avec des gants ou des mains mouillées. Le déclencheur est large et facile à trouver, le levier d’armement agréable. Très vite, on oublie les préoccupations techniques.

Le déclenchement est l’un des vrais plaisirs du Nikonos V. Sans miroir, le bruit est discret, feutré, très agréable. Rien de sec ni de claquant. Le son est court, contenu, presque doux. Un délice.
Le mode priorité ouverture (A) s’avère particulièrement pratique à l’usage. Il permet de se concentrer sur l’ouverture et le cadrage, tout en laissant le boîtier gérer la vitesse. Pour cette première sortie, toutes les photos ont été réalisées dans ce mode, sans jamais ressentir de frustration. La mesure TTL semble fiable, les vitesses choisies cohérentes, et l’ensemble fonctionne de manière fluide.

Le viseur est un autre élément marquant. Il s’agit d’un viseur direct, sans miroir, très large et très lumineux. La visée est immédiate, fluide, sans blackout (même si elle n’est pas des plus précises). En contrepartie, la lecture des informations demande un léger apprentissage. Les vitesses sont indiquées par des LED visibles dans le viseur et, selon l’orientation de l’appareil, notamment en portrait, il peut être nécessaire d’ajuster légèrement la position de l’œil pour les distinguer correctement. Peut-être pas un défaut, mais une habitude à prendre en tout cas.


Zone focus et logique d’usage
Le Nikonos V invite (et impose) très naturellement à une pratique basée sur l’estimation et le zone focus. Les objectifs Nikonos disposent d’échelles de distance et de profondeur de champ très lisibles, pensées pour être exploitées rapidement. Cette logique est parfaitement cohérente avec un usage en plongée, mais elle fonctionne tout aussi bien sur terre.

Dans ce contexte, monter l’objectif à l’envers sur le boîtier peut s’avérer très pratique. Cette position permet de lire plus facilement les indications gravées sur l’objectif, notamment l’ouverture et la distance de mise au point, en faisant simplement pivoter l’appareil vers le haut.


Après une première pellicule complète, une Ilford HP5 exposée entièrement avec le Nikonos V, l’impression dominante est celle d’un usage très simple. Une fois le rituel initial respecté, l’appareil se fait oublier. On cadre, on règle, on déclenche. La simplicité est réelle, et elle tranche avec l’image parfois intimidante que peut renvoyer un appareil comme le Nikonos V.

Les joints, le cœur du système
Sur un Nikonos V, les joints ne sont pas un détail d’entretien, ils sont le cœur même du système. Nikon l’indique très clairement dans le manuel. Avant toute utilisation sérieuse, les joints doivent être en parfait état. Ceux accessibles à l’utilisateur, joint du dos, de la monture d’objectif, de la prise synchro flash et du compartiment batterie, doivent être inspectés, nettoyés et légèrement lubrifiés.

Pour une utilisation sous-marine en toute sérénité, cela ne suffit pas toujours. De mon côté, j’ai préféré aller plus loin et de confier le boîtier à un spécialiste afin de faire vérifier et remplacer l’intégralité des joints (y compris les joints internes), et de faire contrôler l’étanchéité complète du boîtier jusqu’à 50 mètres. L’objectif est simple : pouvoir utiliser le Nikonos V sous l’eau sans arrière-pensée.

Ce premier test confirme une chose, le Nikonos V me plaît toujours autant. Son look, son histoire, sa façon d’être à part, et cette polyvalence étonnante pour un appareil né pour la plongée. Il est agréable à utiliser, cohérent, et il donne envie de sortir photographier sans trop réfléchir.
La prochaine étape est évidente, l’emmener dans l’eau, après une révision complète, avec une Portra 800 ou une Delta 3200. Là où il a été pensé pour travailler.
La suite viendra avec des images. Bientôt j’espère.


