Eye Out Camera restaure et customise des appareils photo argentiques avec un savoir-faire unique. Rencontre avec Jimmy, un artisan qui redonne vie à l’argentique.

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J’ai découvert Eye Out un peu par hasard, au détour d’un scroll Instagram, et j’ai tout de suite su que ce n’était pas juste un compte de plus sur l’argentique.
Des appareils photo transformés, repensés, relookés, avec un sens du détail qui frôle l’obsession. Pas des « customs » tape-à-l’œil : des renaissances.

Jimmy, fondateur de Eye Out Camera, dans son atelier de Lille, entouré de son matériel de restauration et d’outils de précision.
Jimmy – Eye Out Camera, dans son atelier à Lille. Crédit photo : Thomas Pinte

Derrière Eye Out, il y a Jimmy, passionné de photographie et de design, qui démonte, repeint, reconstruit et modernise des boîtiers mythiques.
Le résultat ? Des appareils qui gardent leur âme, mais portent désormais une autre histoire.

Je lui ai proposé une interview pour en savoir plus sur son parcours, sa démarche et cette drôle d’alchimie entre mécanique, couleur et passion. On a parlé de garage, de nacre, de peinture céramique… et d’amour du bel objet.


Entretien avec Jimmy, fondateur de Eye Out Camera

Peux-tu te présenter en quelques mots ? Comment est né Eye Out, et qu’est-ce qui t’a poussé à te lancer dans cette aventure ?

Je m’appelle Jimmy, 32 ans, originaire de Bretagne et installé à Lille depuis 2018. Eye Out est un projet qui a vu le jour en 2016 en ayant eu l’idée de peindre mon compact de l’époque, un Olympus AF-10 que j’emmenais absolument partout avec moi, des sessions de skate aux concerts. Il faut dire qu’il avait pas mal de vécu et le transformer pour le peindre à ma façon est quelque chose qui m’a énormément motivé.

Je me suis donc mis à la tâche et j’ai décidé d’appeler ce premier boîtier Eye Out.

Beaucoup de potes ont eux aussi trouvé ça cool et j’ai commencé à leur en faire au compte-gouttes. Après une première série d’une vingtaine d’appareils, le salon Maker Faire à Nantes m’a repéré et j’ai eu la chance de pouvoir y présenter mon travail. C’était en 2017. Sur ce salon, beaucoup de personnes m’ont encouragé à persévérer dans ce projet. J’ai commencé à travailler sur d’autres modèles et une approche esthétique plus subtile.

En arrivant à Lille en 2018, j’ai eu l’opportunité de louer un petit espace dans un hangar, dans lequel j’ai construit mon atelier et pris mes quartiers. En 2022, j’ai lancé un financement participatif pour acheter un minimum de matériel, me perfectionner et commencer à travailler plus sérieusement. Je remercie encore toutes les personnes qui m’ont aidé à lancer ce projet.

Quand on découvre tes boîtiers, on se dit qu’ils ont une nouvelle vie. Tu dirais que tu les restaures, que tu les customises, ou que tu les réinventes ?

Mon travail consiste à mêler un peu de ces trois aspects, mais surtout les deux premiers. Je restaure avant tout, dans la mesure où chaque pièce est remise à neuf (débosselage, redressage et nouvelle peinture) pour un résultat impeccable. Le côté personnalisation se caractérise surtout par le choix des couleurs de la peinture ainsi que celui des garnitures et des cuirettes.

Comment choisis-tu les modèles sur lesquels tu travailles ? Il y a des coups de cœur, des contraintes techniques ?

Quand je travaille des boîtiers que je propose à la vente, il s’agit très souvent de compacts télémétriques des années 60 et 70. C’est mon format de prédilection et il y a très clairement des bijoux de design de ces années-là. Le boîtier doit cocher plusieurs critères, dont le design, le côté technique et la qualité de son optique. Les constructions de ces années-là comportaient moins de plastique qu’aujourd’hui et c’est du solide. C’est ce que j’aime.

Ton approche a un vrai sens du design, presque “automobile” parfois — couleurs, typographies, textures… Tu dirais que c’est plus une démarche esthétique, ou un moyen de raconter quelque chose ?

Il est intéressant que tu soulignes le côté « automobile ». J’ai grandi dans l’univers du garage automobile de mon père dans lequel je traînais beaucoup. J’ai toujours été émerveillé par l’intérieur et le design des anciennes automobiles qui pouvaient s’y trouver. Il est indéniable qu’aujourd’hui, une partie de mon inspiration est issue de là.

Transformer un appareil est pour moi le moyen d’appliquer ce que j’aime, ma vision en termes de couleurs, de textures et de matériaux. C’est une démarche purement esthétique et rien d’autre. Un équilibre visuel.

Atelier de Jimmy, fondateur de Eye Out Camera, où sont restaurés et customisés les boîtiers argentiques.
L’atelier de Jimmy – Eye Out Camera. Image fournie par Eye Out

Peux-tu nous parler un peu du processus ? Tu pars d’un boîtier usé, tu démontes tout, tu repeins, tu remets à neuf ?

Le processus est chronophage. Il s’agit de remettre scrupuleusement un boîtier en état, autant dire que ce n’est pas un simple coup de peinture en spray et hop ! Un boîtier, même le plus petit, représente des heures de travail. Je désassemble entièrement le boîtier, pièce par pièce. Il faut séparer les pièces à peindre de tout le reste. Les pièces à peindre sont apprêtées en étant dévitrées, nettoyées, déchromées, réparées puis micro-sablées. Il s’agit de créer une accroche suffisante pour la mise en peinture. Celle-ci s’effectue en cabine à l’aide d’un pistolet à air comprimé.

La particularité est que j’utilise une peinture qui s’appelle Cerakote (pour Ceramic Coating – Revêtement Céramique), qui est un revêtement à base d’une résine céramique. Celle-ci doit ensuite être polymérisée au four (cuisson) afin de lui donner son aspect définitif. C’est un revêtement protecteur résistant à l’usure, aux produits chimiques, à l’humidité et aux UV. Autant dire que c’est l’idéal pour un boîtier argentique.

Photographie de Jimmy, fondateur de Eye Out Camera, dans son atelier de Lille. L’image illustre l’espace de travail où sont restaurés et customisés les boîtiers argentiques. Crédit photo : Thomas Pinte
Application du revêtement céramique Cerakote dans la cabine de peinture – Eye Out Camera. Crédit photo : Thomas Pinte

Viennent ensuite les finitions, le réassemblage avec les réglages. Il faut collimater l’objectif, vérifier les vitesses, caler le télémètre, changer les mousses, etc.

Je m’appuie quand je peux sur des documents techniques d’époque. Autant dire qu’avec Eye Out Camera, je tiens à mettre un point d’honneur sur la précision et la finition de haute qualité du travail.

Quand je travaille sur l’appareil d’un client, je m’occupe seulement des parties à peindre et des mousses, sans l’étape du désassemblage complet. Leurs boîtiers sont déjà en bon état, avec les CLA à jour.

Quel a été l’appareil le plus difficile (ou le plus gratifiant) à transformer ?

Jimmy – Eye Out : Je pense qu’il s’agit de l’un de mes derniers : un Olympus 35 RC bleu complet qui comptabilise plus de 40 heures de travail. La particularité est que j’y ai incrusté de la nacre véritable à plusieurs endroits (levier self-timer, indicateur des vitesses d’obturation, fenêtre de visée avant du capot). J’ai sculpté ces éléments à la main et cela a été un sacré défi, car je n’avais jamais travaillé la nacre et que je suis encore moins sculpteur. Néanmoins, avec beaucoup de détermination et de patience, j’ai réussi à parfaire ces pièces. Le boîtier était destiné à la vente, mais quand j’ai vu le résultat impressionnant, je l’ai tout bonnement gardé pour moi.
Quelques mois avant, j’avais travaillé sur un autre 35 RC avec de l’ébène : là aussi, c’était un sacré défi.

Tes créations sont superbes, parfois presque trop belles pour oser les emmener dehors. Tu veux qu’on les utilise, ou qu’on les admire ?

Un appareil, c’est fait pour vivre. Je crée certes des boîtiers exceptionnels du point de vue esthétique, mais ils sont tout d’abord faits pour shooter. Je ne veux pas créer des pièces de musée, loin de là. J’ai déjà eu des réflexions quant au fait qu’un appareil est un outil, alors à quoi bon le peindre et en faire un « joyau » ? Je ne partage pas cette idée conformiste. Pour moi, la photographie est synonyme de diversité, alors pourquoi cela ne s’appliquerait-il pas également à son matériel ? Bien sûr, si vous êtes reporter de guerre, évitez peut-être le rose champagne pour votre appareil.

À ton avis, qu’est-ce qui fait encore battre le cœur de l’argentique aujourd’hui ?

Ce qui fait encore vivre le cœur de l’argentique aujourd’hui, c’est nous tous, passionnés d’argentique. D’ailleurs, tout le monde y a son rôle à jouer : du photographe novice au pro, en passant par les laboratoires, les clubs et les fabricants de films. Internet et les réseaux sociaux ont eu une part très importante dans la résurgence de l’argentique ces dernières années.

Le seul point un peu dommage est sans doute l’importance du numérique. Beaucoup de personnes ne s’intéressent pas au négatif, à l’archivage ou au tirage. La photographie, une fois scannée, devient aussitôt une image numérique alors qu’il y a tant à travailler avec l’argentique.

Tu photographies toi-même en argentique ? Si oui, avec quel appareil ?

Tout à fait, je photographie en argentique depuis plus d’une quinzaine d’années et j’ai participé à pas mal de projets. Dernièrement, je photographie pas mal avec mon SLR Minolta SRT 101 et son 50 1.4, mon télémétrique Olympus 35 RC pour le 135 et mon TLR Yashica Mat 124 pour le 120. Ça me suffit dans ma démarche actuelle.

Et la suite pour Eye Out ? Tu imagines de nouveaux modèles, ou des projets un peu fous à venir ?

Oui, j’ai énormément de projets en tête pour Eye Out, ça bouillonne là-dedans (haha) ! Les seuls freins actuels sont le manque de moyens financiers et de temps. Gérer un petit business seul n’est vraiment pas simple. Heureusement que je suis débrouillard et touche-à-tout, c’est ce qui maintient le navire à flot.

J’ai des idées de nouvelles techniques, de développement, de participations à des évènements. 
Stay tuned !

En conclusion, difficile de ne pas être admiratif face à cette approche : entre restauration, design et respect de l’objet, Eye Out donne à l’argentique un nouveau souffle. Ces appareils, Jimmy ne les remet pas seulement en état. Il les réinvente.

Et il nous rappelle au passage que l’argentique, c’est aussi une histoire d’attachement, aux objets, aux matières, à ce qu’on tient entre les mains.
Merci à Jimmy pour sa passion, sa précision et le temps qu’il a consacré à partager avec nous l’envers de son atelier.

En savoir plus

Logo de la marque Eye Out Camera.

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