Une coupole de 16 000 lamelles, deux photos à l'UNESCO avant qu'on me demande poliment de ranger mon appareil, et une dalle des années 70 qui semble avoir été dessinée pour la pellicule couleur. Compte rendu d'une journée parisienne au Nikon F6.

Partager cet article

Les Journées européennes du patrimoine 2026 avaient lieu les 19 et 20 septembre. Pour cette 43e édition, deux thèmes : « Patrimoine en péril » et, surtout, « Patrimoine de la photographie ». Un thème pareil, pour un photographe amateur, c’est presque une convocation. Je ne savais pas encore qu’il allait aussi me valoir ma première interdiction de photographier.

Le programme tenait en trois adresses : le siège du Parti communiste français, place du Colonel-Fabien, le siège de l’UNESCO, place de Fontenoy, et la dalle du Front de Seine, à Beaugrenelle. Trois morceaux d’architecture moderne, trois époques, et une belle promesse de béton, de courbes et de couleurs.

Côté matériel, j’ai fait plutôt simple, pour une fois. Un seul boîtier, le Nikon F6, et trois objectifs : le 20 mm, le 50 mm et le 105 mm. Trois pellicules se sont succédé dans la journée : une Ilford HP5 pour le noir et blanc, puis une SantaColor 800 et une Kodak 200 pour la couleur.

Arrivé à Paris, direction République, et une rencontre que je n’avais pas prévue : E.T., coincé dans une vitrine sous une veste à perroquets. Sur le moment, j’ai trouvé ça drôle. Avec le recul, c’était un présage, on y revient dans cinq minutes.

L’Espace Niemeyer, siège du PCF : un vaisseau sous la place du Colonel-Fabien

Brochure d'accueil du siège national du PCF posée sur un muret en béton, Espace Niemeyer, Paris
Bienvenue au siège national du PCF, version papier.

On est accueilli par une brochure, et on comprend vite qu’on n’est pas dans un bureau comme les autres. Le siège du Parti communiste français est l’œuvre d’Oscar Niemeyer, l’architecte de Brasília, qui l’a conçu pendant son exil en France, après le coup d’État militaire au Brésil. L’immeuble de bureaux ondule au-dessus de la place, et la coupole blanche, le parvis et le hall souterrain sont achevés entre 1979 et 1980. L’ensemble est classé monument historique depuis le 26 mars 2007.

La coupole, c’était elle que j’étais venu voir… et photographier, et je n’ai pas été déçu. C’est la salle du Conseil national du PCF. Vue de l’extérieur, un dôme blanc qui sort du sol, symbole de fécondité pour Niemeyer. De l’intérieur, c’est autre chose : une salle d’environ 22 mètres de diamètre pour près de 11 mètres de haut, dont la voûte est couverte de 16 000 lamelles d’aluminium. Elles ne sont pas là pour faire joli (enfin, pas seulement) : elles répartissent le son et la lumière de façon uniforme dans toute la salle.

Niemeyer disait de cette salle qu’elle avait « quelque chose de spatial ». Je confirme. Quelques heures après avoir croisé E.T. dans une vitrine, je me retrouvais dans ce qui ressemble furieusement à l’intérieur d’une soucoupe. La moquette verte, clin d’œil au drapeau brésilien, ne se voit pas sur de la HP5, ce qui est un peu dommage, mais les lamelles, elles, sont faites pour le noir et blanc.

Lamelles d'aluminium en perspective jusqu'au centre de la coupole, Espace Niemeyer, Paris
Tout converge vers le centre de la coupole.

J’y ai passé un temps déraisonnable, le nez en l’air, à essayer le 50 mm puis le 105 mm pour isoler des morceaux de voûte. À force de cadrer serré, les lamelles finissent par ne plus ressembler à rien de connu, et c’est précisément ce qui est amusant.

Le toit-terrasse, pour 3 euros

Petite surprise : pendant les Journées du patrimoine, où l’on a l’habitude d’entrer partout gratuitement, l’accès au toit-terrasse coûtait 3 euros, au profit des occupants des lieux. Je n’ai pas discuté : vu le panorama, ça reste une bonne affaire. D’un côté, le Sacré-Cœur sur sa butte, de l’autre, la tour Eiffel, et entre les deux, les toits de Paris.

Sur la terrasse, je me suis vite surpris à regarder les visiteurs autant que la vue. Tout le monde photographie. Au téléphone, au compact, au reflex. Pour une édition consacrée au patrimoine de la photographie, le thème était respecté à la lettre.

Dernière trouvaille sur le toit, collé sur une vitre : un vieil autocollant antitabac, « Le fumet oui, la fumée non ». Poulet rôti d’un côté, cendrier de l’autre. Je n’ai pas vérifié s’il y avait là une ancienne cantine, mais l’idée d’un déjeuner avec vue sur le Sacré-Cœur me plaît assez. On ne se refusait rien au PCF.

L’UNESCO : deux photos, et puis c’est tout

Deuxième étape, le siège de l’UNESCO, place de Fontenoy. Sur le papier, c’est un rêve de photographe d’architecture. Le bâtiment est l’œuvre de trois architectes, le Français Bernard Zehrfuss, l’Américain d’origine hongroise Marcel Breuer et l’Italien Pier Luigi Nervi, et il a été inauguré le 3 novembre 1958. Le bâtiment principal, la fameuse étoile à trois branches (ou “Y”), repose sur 72 pilotis de béton. Et on y croise des œuvres de Picasso, de Miró, d’Henry Moore ou d’Alexander Calder. De quoi remplir une pellicule sans réfléchir.

Première photo, à gauche : un fauteuil vide devant une baie vitrée. Dehors, la « Spirale » de Calder, installée à côté d’un potager, et derrière, le bâtiment des conférences et son toit plissé en cuivre, qui lui vaut son surnom d’accordéon. Béton brut, art moderne, mobilier d’époque : tout l’endroit tient dans le cadre.

Deuxième photo, à droite : l’escalier en colimaçon qui grimpe le long de la façade courbe, avec la diagonale noire d’une avancée de béton en haut du cadre.

Troisième photo : aucune. On m’a gentiment expliqué que les appareils photo n’étaient pas autorisés. Les téléphones, en revanche, oui. Autour de moi, les visiteurs continuaient donc à photographier Calder et Nervi à l’iPhone, en toute légalité, pendant que je rangeais mon F6 comme un contrebandier.

Je cherche encore la logique. Pour une édition des Journées du patrimoine consacrée au patrimoine de la photographie, l’ironie est assez savoureuse. Deux photos, donc. Au moins, je n’ai pas eu à choisir lesquelles mettre dans l’article.

La dalle de Beaugrenelle : les années 70 en couleur

Dernière étape, et changement de registre : place à la couleur, avec une SantaColor 800 puis une Kodak 200. Heureusement : photographier le Front de Seine en noir et blanc, c’est risquer de passer à côté de la moitié du sujet.

Le projet est confié en 1959 à Henry Pottier et Raymond Lopez, sur une esquisse de Michel Holley. L’idée, directement héritée de la Charte d’Athènes : séparer les fonctions, avec une dalle piétonne en belvédère sur la Seine et des tours par-dessus. Le quartier, qu’on a surnommé le « Petit New York », repose sur une dalle de 5 hectares, la plus grande de la capitale. Et chaque tour a été confiée à un architecte différent, ce qui explique qu’on ne s’y ennuie pas.

L’ancien hôtel Nikko, 1 068 téléviseurs

Façade de l'ancien hôtel Nikko en contre-plongée, fenêtres encadrées de rouge, Front de Seine, SantaColor 800
1 068 écrans de télévision, et pas une chaîne qui marche.

La star de la dalle, c’est elle. Construite en 1976 par Jean-Claude Le Bail et Julien Penven pour l’hôtel Nikko de Japan Airlines, la tour répète 1 068 fois le même motif : une fenêtre en forme d’écran de téléviseur, encadrée de rouge. Les intérieurs d’origine avaient été confiés à Pierre Paulin. C’est aujourd’hui un Novotel, mais la façade, elle, n’a pas changé d’époque.

J’ai dû la photographier une demi-douzaine de fois. En contre-plongée, à plat, en gros plan, en angle. C’est l’exercice des vingt photos du même bâtiment de mon stage avec Eric Forey, sauf que cette fois personne ne me l’avait demandé. Mon exercice préféré reste l’angle cadré depuis la rue, entre deux murs : la tour devient une pyramide posée sur un ciel bleu.

L’Orion 55, le vaisseau blanc de Jean Prouvé

Au milieu de la dalle, un bâtiment blanc de trois niveaux, posé sur pilotis, avec ses fenêtres aux angles arrondis et ses panneaux orange. C’est l’Orion 55, achevé en 1973 par Jean-Claude Jallat et Michel Peron avec les ateliers Jean Prouvé, qui ont conçu la structure et les façades en panneaux d’aluminium préfabriqués. C’était le siège historique de l’aménageur du quartier, aujourd’hui PariSeine. Réhabilité en 2024, il a gardé son bardage d’aluminium.

On dirait un vaisseau spatial garé entre deux tours, ce qui prolonge assez bien le thème de la journée.

Ses vitres sont un cadeau : elles renvoient tout ce qui les entoure, les tours comme les bandes colorées du Mercure III voisin. Avec le 105 mm, on peut aller chercher un reflet sans avoir à coller le nez au bâtiment.

Le Mercure III et la cheminée

Les bandes rouges et jaunes, c’est le Mercure III, un immeuble de bureaux de trois niveaux construit en 1973 par Henri Pottier et Michel Proux. Lors de sa restructuration, livrée en 2021, l’amiante a empêché de restaurer les panneaux colorés d’origine. Les architectes (Chaix & Morel et Renault Chantelou) ont donc réinterprété ses façades en rubans avec des bandes d’aluminium rouges, orange, jaunes et blanches, en gardant les courbes. Il accueille aujourd’hui l’IPAG, une école de commerce.

Juste derrière, la cheminée du Front de Seine : 130 mètres, inaugurée en 1971, et dessinée non par un architecte mais par le sculpteur François Stahly. Contre un ciel bleu, l’ensemble a des allures d’affiche.

Et la tour Eiffel, toujours

On ne l’évite pas. Elle dépasse d’un immeuble d’habitation dont les stores forment un nuancier à eux seuls. Une photo très « carte postale », j’assume.

Bilan d’une journée à trois pellicules

Trois bâtiments, trois pellicules, un seul boîtier et 30 photos gardées. Le F6 n’a pas bronché, comme d’habitude : la mesure d’exposition s’est débrouillée aussi bien sous la coupole qu’en plein soleil sur la dalle. Les ratés, s’il y en a, sont pour moi.

En étalant les planches contact, j’ai quand même reconnu deux ou trois réflexes hérités de mon stage de photo d’architecture avec Eric Forey : des contre-plongées assumées, des lignes, des cadres serrés. J’ai aussi reconnu tout ce qui n’est pas encore rentré. Il y a encore du boulot.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *