J'ai vendu mon Summicron pour financer d'autres achats et je l'ai remplacé par un objectif chinois rétractable inspiré des années 50. Test du Thypoch Eureka 50mm f/2 sur mon Leica M3.

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J’ai vendu mon Summicron 50 mm. Un Summicron de troisième génération, noir, des années 70. Voilà, c’est dit. Pas parce qu’il était mauvais (loin de là), mais parce qu’il fallait financer d’autres projets. Sur le moment, ça paraissait raisonnable. Après coup, je me suis retrouvé avec un Leica M3 sans 50 mm, c’est-à-dire avec le plus beau (et cher) presse-papier de mon bureau.

C’est là qu’intervient mon ami photographe Jérôme, qui avait dans un tiroir un Thypoch Eureka 50mm f/2 dont il ne se servait pas. Il me l’a prêté. Un objectif chinois, rétractable, ouvertement inspiré des optiques des années 50 : sur le papier, le mariage avec un M3 de 1958 a du sens. Reste à savoir s’il peut vraiment remplacer mon Summicron.

Thypoch, c’est qui ?

Thypoch est une jeune marque chinoise. Elle s’est fait connaître en septembre 2023 au salon Photopia de Hambourg, avec deux objectifs lumineux pour monture Leica M, les Simera 28 mm et 35 mm f/1.4. Le Eureka 50mm f/2 est arrivé en mai 2024, avec une autre philosophie : moins de luminosité, mais plus de nostalgie.

Un hommage, mais à quel objectif ?

Thypoch présente le Eureka comme un hommage aux objectifs rétractables des années 50. Le fabricant s’arrête là et ne cite aucun modèle précis. Évidemment, ça n’a pas empêché tout le monde de chercher.

Le premier nom qui vient à l’esprit, c’est le Summicron 50 mm f/2 rétractable de Leitz. Sorti en 1953, c’est le tout premier Summicron, et c’est lui qu’on trouvait sur bon nombre de M3 à leurs débuts, aux côtés de l’Elmar 50 mm, rétractable lui aussi. La version rigide est arrivée en 1956, et la rétractable a disparu du catalogue vers 1960. Même focale, même ouverture, même tube qui coulisse dans le boîtier : PetaPixel a d’ailleurs présenté le Eureka comme une version moderne de ce Summicron.

Sauf que la piste la plus sérieuse ne mène pas à Wetzlar mais à Leicester, en Angleterre. Pour Hamish Gill, de 35mmc, le Eureka reprend presque à l’identique la mécanique d’un objectif bien moins célèbre : le Taylor-Hobson Anastigmat 2 pouces f/2, un 50 mm rétractable en monture à vis. Il équipait le Reid III, une copie britannique du Leica III fabriquée par Reid & Sigrist à Leicester entre 1953 et 1964, dont une bonne partie a fini dans l’armée britannique. Comme le Eureka, le Taylor-Hobson n’avait pas de filetage pour les filtres.

Et l’optique dans tout ça ? Elle n’a rien d’une copie. Le Summicron rétractable compte 7 lentilles en 6 groupes, le Eureka 6 lentilles en 4 groupes, dont une lentille à faible dispersion et une lentille à haut indice de réfraction qui n’existaient pas dans les années 50. Thypoch a donc copié l’allure et la mécanique, pas la formule optique.

En résumé, j’ai remplacé un Summicron Leitz par un objectif chinois, prêté par un copain, qui copie un objectif anglais, lui-même conçu pour une copie anglaise d’un Leica. Le tout sur un M3 de 1958. Si on cherchait de l’authenticité, c’est raté. Mais pour l’histoire de la photographie, c’est assez marrant.

Déballage

Jérôme m’a tout confié avec la boîte d’origine, et elle mérite qu’on s’y arrête. Un cube au motif brossé circulaire, logo argenté, ouverture en écrin : on se croirait chez un bijoutier plus que chez un fabricant d’objectifs. L’objectif est rangé dans la mousse avec son filtre UV et son pare-soleil, deux accessoires qu’on paie souvent en supplément ailleurs.

Le filtre et le pare-soleil sont au format A36, gravés « Thypoch — EUREKA A36 ». Ils ne se vissent pas : ils viennent se serrer sur la bague avant de l’objectif, qui fait 35,9 mm de diamètre, grâce à une petite vis moletée. C’est fidèle à l’esprit des années 50, mais ça signifie aussi que les filtres à visser qui traînent dans mon tiroir vont continuer à y traîner.

Fiche technique du Thypoch Eureka 50mm f/2

Les données ci-dessous viennent de la notice et du site officiel de Thypoch.

  • Focale et ouverture : 50 mm, de f/2 à f/16
  • Formule optique : 6 éléments en 4 groupes, dont un élément à faible dispersion (ED) et un élément à haut indice de réfraction, selon Thypoch
  • Diaphragme : 12 lames
  • Monture : Leica M, couplée au télémètre de 1 m à l’infini
  • Distance minimale de mise au point : 1 m depuis le plan film selon la notice
  • Longueur : 27 mm rentré, 41,2 mm sorti
  • Diamètre avant : 35,9 mm, accessoires au format A36
  • Poids : 120 g en version aluminium, 218 g en version laiton chromé
  • Fournis : filtre UV, pare-soleil, bouchon avant en métal, bouchon arrière
  • Prix : 479 € en France (version aluminium)

L’exemplaire de Jérôme est en aluminium. La version laiton est sans doute plus proche de la sensation d’un vieux Leica en main, mais elle pèse presque deux fois plus lourd. Sur un M3 qui pèse déjà son poids, j’aurais probablement fait le même choix que lui.

Un objectif rétractable, comment ça marche ?

Pour l’utiliser, on tire la partie avant de l’objectif, puis on la tourne dans le sens des aiguilles d’une montre jusqu’à la butée pour la verrouiller. Pour le ranger, on fait l’inverse : on tourne, on pousse. La notice précise que la mise au point ne fonctionne qu’objectif sorti, ce qui paraît évident mais mérite d’être dit. Si on oublie de le verrouiller, la mise au point et le télémètre ne seront pas justes.

Objectif Thypoch Eureka 50mm f/2 en aluminium posé seul sur un socle blanc, rentré avec son bouchon avant, montrant son échelle des distances, son échelle de profondeur de champ et la came de couplage du télémètre au niveau de la monture M
Seul sur son socle, il pose comme une pièce de musée. La came dorée en bas, c’est elle qui transmet la distance au télémètre du M3.
Objectif Thypoch Eureka 50mm f/2 en aluminium posé seul sur un socle blanc, en position sortie, laissant voir le tube coulissant entre la bague de mise au point et la bague d’ouverture réglée sur f/5.6
Le même, une fois sorti : 41,2 mm au lieu de 27. Le tour de magie des années 50, refait en 2024.

Rentré, il dépasse à peine de la monture, et le M3 devient presque un compact. Presque, parce qu’un M3 reste un M3, avec ses 580 grammes environ boîtier nu. Mais il se glisse beaucoup plus facilement dans un sac ou une grande poche.

Sur le M3, il est chez lui

Je n’avais pas prévu d’en parler, mais je ne peux pas faire comme si de rien n’était : sur le M3, le Eureka est superbe. Malgré une légère différence de teinte, l’aluminium satiné s’accorde très bien avec le chrome du capot, les gravures noires et le repère rouge rappellent les optiques Leitz de l’époque, et la bague d’ouverture à l’avant du tube redonne à l’ensemble la silhouette d’un appareil des années 50.

Prise en main

Pour l’essai, j’ai chargé le M3 d’une Ilford HP5 et je l’ai emmené pour une balade dans Nantes, un jour d’Octobre bien couvert. Pour la mesure de la lumière, j’ai utilisé ma cellule Keks M‑Meter, posée sur la griffe et couplée au barillet des vitesses.

Globalement, aucune difficulté de prise en main. On s’habitue vite au geste « je sors, je tourne, je photographie ». Quelques remarques tout de même :

La mise au point se fait avec un petit levier, comme sur beaucoup d’objectifs Leica. Il tombe bien sous le doigt, la rotation est douce, rien à redire.

Le verrouillage à l’infini, en revanche, m’a un peu agacé. Le levier se bloque en butée sur l’infini, et il faut appuyer sur un petit bouton pour le libérer. C’est sûrement très pratique pour photographier des paysages. Pour un amateur qui passe sans arrêt de l’infini à 3 mètres, c’est un geste de plus, qui m’a compliqué la tâche plus d’une fois.

La bague d’ouverture est douce, mais elle n’a aucun cran. C’est fidèle aux objectifs des années 50, et ça doit ravir les vidéastes, mais en argentique il faut garder un œil dessus : un léger frottement en sortant l’appareil du sac et l’ouverture change sans prévenir. Je me suis surpris à vérifier l’ouverture avant chaque photo, enfin presque.

Les accessoires, enfin. Je n’ai utilisé ni le filtre, ni le pare-soleil, ni même le bouchon avant. Par peur de les perdre, tout simplement, et ce n’est pas qu’une question d’étourderie : ils ne sont pas à moi. Je ne tenais pas à expliquer à Jérôme que son pare-soleil était resté sur un banc du quai des Antilles. Ils sont donc restés bien au chaud dans leur boîte.

Sur le terrain : une HP5 dans Nantes

Le premier panneau que j’ai croisé m’a accueilli avec un message que j’ai pris un peu personnellement : « Non loin d’ici gîte le Blaireau d’Europe ». Merci Nantes Métropole. Je confirme, il était juste derrière l’appareil.

La balade a commencé au Bas-Chantenay, l’ancien quartier industriel et portuaire de l’ouest nantais. C’est là, sur l’ancienne cale des chantiers Dubigeon, que se dresse la Grue noire. Construite en 1942–1943, presque entièrement détruite par les Allemands en 1944, reconstruite, couchée par une tempête en 1948, relevée encore : elle a eu une vie plus agitée que la mienne. Elle est classée monument historique depuis 2022. Juste à côté, la Little Atlantique Brewery a installé sa brasserie dans un bâtiment du XIXᵉ siècle, avec ses cuves en inox et une mezzanine d’où l’on voit le comptoir. Pour un photographe, c’est un excellent poste d’observation. Pour un photographe qui a soif, aussi.

Le long de la Loire, les anciens quais en béton sur pilotis tiennent encore debout, entre mousse, rouille et poutres croisées. Un bon terrain d’essai pour un objectif : beaucoup de lignes, beaucoup de matière, et un ciel blanc pour compliquer l’exposition.

J’ai ensuite traversé vers le quai des Antilles, sur l’île de Nantes, pour les Anneaux de Daniel Buren et Patrick Bouchain, installés en 2007 pour la biennale Estuaire. Dans le premier anneau, de l’autre côté de la Loire, on aperçoit le dôme de Notre-Dame-de-Bon-Port et le Maillé-Brézé, l’escorteur devenu navire musée.

Les conditions n’étaient pas idéales pour flatter un objectif : ciel couvert toute la journée, lumière grise et plate, aucun rayon de soleil. Le développement et la numérisation ont été confiés (comme toujours) à l’atelier Emmatitia, à Nantes.

Cette sortie servait à tester l’objectif. J’ai donc photographié ce qui pouvait servir le test, pas ce qui pouvait finir encadré au-dessus du canapé. Une grue, des quais, du béton, une barrière de chantier, un chat qui passait par là. La qualité artistique n’était pas l’objectif de la journée.
Encore moins que d’habitude, et ceux qui suivent ce blog savent que la barre n’est déjà pas très haute.

Résultats : ce que montrent les négatifs

Une seule pellicule ne fait pas un test de laboratoire, surtout quand c’est moi qui tiens l’appareil. Mais quelques tendances se dégagent nettement.

La netteté semble excellente là où la mise au point est faite. Sur les lucarnes du château des ducs, on distingue les détails sculptés jusqu’aux pinacles. Sur les claustras en béton, les arêtes sont franches et les ombres bien découpées. Sur le parasol, photographié à f/2, chaque rayure et chaque brin de frange est net.

Le flou d’arrière-plan est doux et régulier. À f/2, sur le vélo aux franges, la mise au point est sur le pompon de la poignée et tout le reste fond doucement, sans contours durs ni effet de tourbillon. Même chose sur le parasol rayé vu plus haut : l’arrière-plan, pourtant chargé (arbres, immeubles, terrasse), devient une masse douce et calme. Sur l’escalier, la rampe au premier plan est complètement floue, et ce flou-là aussi est doux (ouverture inconnue, et je m’en veux). Les 12 lames du diaphragme semblent bien faire leur travail.

Le contraste tient bien par temps gris. Malgré une lumière très plate, les noirs restent profonds : le chat à sa fenêtre, les ouvertures des claustras, l’intérieur de la brasserie. Aucune image ne paraît terne ou délavée.

La distorsion n’est pas visible, en tout cas à mon niveau. Les lignes droites restent droites, même en bord d’image : la barre métallique qui traverse tout le cadre en diagonale ne se courbe pas d’un millimètre. Les seules lignes qui penchent, sur l’immeuble et le château d’eau, sont celles que j’ai fait pencher en levant l’appareil.

Le grain, assez visible dans les ciels, vient de la HP5 et de la lumière grise, pas de l’objectif.

Ce que je ne peux pas vous dire. Je n’ai eu aucun contre-jour : impossible de juger le flare « charmant » promis par Thypoch. Je n’ai pas noté toutes mes ouvertures, ce qui m’empêche de me prononcer sur le vignetage à f/2 et sur un décalage de mise au point relevé par certains entre f/2.8 et f/4. Et comme mon Summicron est parti avant d’avoir posé pour ce test, aucune comparaison directe n’est possible. Si Jérôme me laisse l’objectif encore un peu, une deuxième pellicule (en couleur cette fois) viendra compléter tout ça.

Questions fréquentes sur le Thypoch Eureka 50mm f/2

Le Thypoch Eureka 50mm f/2 est-il une copie du Summicron rétractable ? Pas vraiment. Il en a l’allure, la focale et l’ouverture, mais selon 35mmc sa mécanique reprend surtout celle du Taylor-Hobson Anastigmat 2 pouces f/2 rétractable des appareils britanniques Reid. Sa formule optique est moderne : 6 lentilles en 4 groupes, contre 7 lentilles en 6 groupes pour le Summicron rétractable de 1953.

Le Thypoch Eureka 50mm f/2 est-il compatible avec le Leica M3 ? Oui. C’est un objectif en monture Leica M, couplé au télémètre de 1 m à l’infini, et le M3 dispose des collimateurs du 50 mm. Il fonctionne aussi sur les autres boîtiers M, argentiques ou numériques. Et esthétiquement, la version aluminium s’accorde parfaitement avec un M3 chromé.

Le Thypoch Eureka 50mm f/2 est-il net à pleine ouverture ? Sur mes négatifs HP5, oui, à l’endroit de la mise au point. Le flou d’arrière-plan reste doux et régulier. 

Combien coûte le Thypoch Eureka 50mm f/2 ? 479 € en France sur le site de Typoch.

Quelle différence entre la version aluminium et la version laiton ? La matière et donc le poids : 120 g pour l’aluminium anodisé, 218 g pour le laiton chromé. La formule optique et les caractéristiques annoncées sont les mêmes.

Peut-on visser un filtre sur le Thypoch Eureka ? Non. Les accessoires sont au format A36 et se fixent par une vis de serrage sur la bague avant. Le filtre UV et le pare-soleil sont fournis.

Quelle est la distance minimale de mise au point ? 1 m depuis le plan film selon la notice, ce qui correspond à la limite du couplage télémètre.

La bague d’ouverture a‑t-elle des crans ? Non, elle tourne librement. Il faut donc vérifier l’ouverture avant de déclencher.

Alors, je le rends à Jérôme ?

Il va bien falloir. Mais pas de gaieté de cœur… et pas tout de suite.

Le Thypoch Eureka n’est pas un Summicron, et il ne prétend pas l’être. Il est en revanche net, doux dans les flous, compact une fois rentré, et sur un M3 chromé il a plus d’allure que mon ancien Summicron noir. Ses défauts sont surtout pratiques : un verrou d’infini qui ralentit, une bague d’ouverture sans crans qui demande de l’attention, et des accessoires à vis de serrage qu’on n’ose pas emporter. Il reste aussi des questions en suspens, faute de soleil et de rigueur de ma part : le flare, le vignetage, le comportement vers f/4.

À 479 €, il coûte nettement moins cher qu’un Summicron d’occasion, et il est neuf et garanti. Pour quelqu’un qui cherche un 50 mm compact et élégant pour un Leica argentique, et qui aime l’idée d’un objectif au style des années 50, je le recommande sans hésiter. Pour ma part, je vais commencer par négocier avec son propriétaire pour le garder encore une peu.

À ce propos, un grand merci à Jérôme pour le prêt.
Ses photos, bien meilleures que les miennes, sont à voir sur son compte Instagram.

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