Quand je l’ai reçu, première réaction : il est minuscule. Vraiment. Et puis on le prend en main, et tout change. Le poids, la sensation, le mécanisme… tout est dense, précis. Rollei a décidé de faire un truc petit et bien fait. Ça semble évident dit comme ça. Ça ne l’était visiblement pas pour tout le monde en 1974.

Le format 110 : naissance, gloire et déclin
L’idée de départ
En 1972, Kodak lance le format 110 dans le prolongement direct de l’Instamatic 126, apparu six ans plus tôt. La logique est la même : simplifier radicalement la manipulation du film. La cartouche 110 est autochargeable, symétrique, impossible à insérer à l’envers. Le négatif mesure 13 x 17 mm, soit environ un tiers de la surface d’un 24 x 36. Kodak assume complètement ce choix : la qualité d’image n’est pas la priorité. L’accessibilité, oui.
Le format rencontre un succès immédiat. Les Pocket Instamatic se vendent par millions. La photo entre dans les poches d’un public qui n’aurait jamais manipulé un appareil 35 mm. C’est une vraie démocratisation, même si les photographes sérieux de l’époque regardent ça de très loin.
L’âge d’or et ses limites
Tout au long des années 1970, le format 110 est partout. Kodak décline les Pocket Instamatic en plusieurs versions, d’autres fabricants suivent. Agfa, Minolta, Minox proposent leurs propres interprétations. Certains, comme Rollei et Minolta, cherchent à pousser les limites du format avec des optiques sérieuses. D’autres se contentent de l’entrée de gamme.

Le problème structurel reste le même : le petit négatif pardonne peu. En tirage agrandi, le grain se voit. La définition est limitée. A une époque où les labos grand public tiraient surtout en petit format, ça passait encore. Dès qu’on voulait agrandir, les limites du 110 devenaient évidentes.
Le déclin
Dans les années 1980, le format commence à souffrir de la concurrence des compacts 35 mm, de plus en plus petits et de moins en moins chers. Des appareils comme l’Olympus XA ou le Rollei 35 prouvent qu’on peut faire aussi compact avec un négatif bien plus grand. L’argument principal du 110 (sa taille) tient de moins en moins.
L’arrivée des compacts 35 mm grand public, puis des appareils jetables dans les années 1990, achève de marginaliser le format. Kodak cesse officiellement la production de film 110 en 2009. Le format rejoint le cimetière des standards photographiques dépassés (avec le 126, le 127, et une longue liste de formats que seuls les collectionneurs connaissent encore).
Le renouveau
Lomography, qui a fait de la récupération des formats oubliés une partie de son identité, relance des émulsions 110 à partir des années 2010. Couleur, noir et blanc, rendus créatifs. Pas un catalogue exhaustif, mais largement suffisant pour faire revivre des appareils comme le Rollei A110 sans trop se compliquer la vie. Merci Lomography ! 😉

Aujourd’hui, le 110 occupe une niche assumée. Ce n’est pas le format qu’on choisit pour la qualité d’image. C’est celui qu’on choisit pour la taille de l’appareil, pour le grain particulier, pour le plaisir un peu absurde d’utiliser un Zeiss sur un négatif grand comme un ongle. Les gens qui utilisent du 110 aujourd’hui savent exactement ce qu’ils font, ce qui est presque l’inverse de la situation de 1972.
Rollei A110 : quand Rollei décide de faire autrement
Heinz Waaske et l’obsession de la compression
Pour comprendre le Rollei A110, il faut d’abord comprendre le Rollei 35. Lancé en 1966, c’est l’un des appareils 35 mm les plus compacts jamais produits : un boîtier métallique dense, tenu dans une main, avec un objectif rétractable et une vraie fiche technique. Heinz Waaske, l’ingénieur derrière ce projet, avait une idée fixe : réduire au maximum l’encombrement sans toucher à la qualité.

Quand Kodak lance le 110, Rollei observe. Et plutôt que de produire un Pocket Instamatic de plus, la marque allemande confie le projet à Waaske. Même philosophie, même obsession : si on doit faire petit, autant faire vraiment petit. Et si on fait vraiment petit, autant faire vraiment bien.
Le Rollei A110 sort en 1974, au moment où le marché est déjà rempli d’appareils qu’on oublie le lendemain. Le Rollei A110, lui, on en parle encore cinquante ans plus tard. Dans ce secteur, c’est une forme de longévité assez remarquable.
Un positionnement assumé
A sa sortie, le Rollei A110 coûte nettement plus cher que la moyenne des appareils 110. Ce n’est pas une erreur de pricing, c’est une déclaration d’intention. Rollei cible ceux qui veulent un appareil de poche sérieux et qui sont prêts à payer pour ça.


Les publicités de l’époque ne manquaient pas d’ambition. L’une d’elles le présentait comme « l’un des plus beaux appareils photo du monde ». Ce genre d’affirmation est habituellement embarrassante. Dans ce cas précis, elle est au moins partiellement défendable.
Construction et ergonomie
Le boîtier mesure 84 x 44 x 30 mm fermé, pour 185 g. Il tient dans la paume, vraiment dans la paume, pas dans le sens « il rentre dans une grande poche si on force un peu ».

Son fonctionnement repose sur un mécanisme coulissant en trois temps : pull, shoot, push. On ouvre, l’objectif apparaît, le viseur se découvre, l’appareil est prêt. On referme, et la pellicule avance, mais uniquement si une photo a été prise. Impossible de perdre une vue par inadvertance. En 1974, c’était une attention qu’on n’attendait pas forcément sur ce format.

Tout ce qui est orange sur l’appareil est fait pour être touché : le déclencheur, la barrette de mise au point sous l’objectif, le bouton d’ouverture du boîtier, celui de la pile. Une convention de design cohérente, immédiatement lisible. On aimerait que tous les appareils soient pensés comme ça.
Les premières productions portent la mention Rollei Germany. La fabrication sera ensuite transférée à Singapour, le genre de détail que les collectionneurs notent soigneusement.
Spécifications techniques
| Caractéristique | Détail |
|---|---|
| Objectif | Carl Zeiss Tessar 23 mm f/2.8 |
| Construction optique | 4 lentilles en 3 groupes |
| Equivalent 35 mm | ~50 mm |
| Mise au point | Manuelle, 1 m à l’infini |
| Exposition | Automatique, cellule silicium |
| Plage de vitesses | ~4 s à 1/400 s |
| Ouverture | f/2.8 à f/16 |
| Viseur | Optique, cadre lumineux, ~0,6x |
| Témoin d’exposition | LED verte |
| Format film | Cartouche 110 (13 x 17 mm) |
| Sensibilités | 64-100 ASA et 320-500 ASA |
| Alimentation | Pile PX27 (6V) |
| Dimensions (fermé) | 84 x 44 x 30 mm |
| Poids | ~185 g |
Le point important, c’est l’objectif. Un Carl Zeiss Tessar 23 mm f/2.8 sur un appareil 110, c’est un peu comme arriver à un pique-nique avec un grand cru : personne ne s’y attend. La formule 4 lentilles en 3 groupes est réputée pour son piqué central et sa correction des aberrations, ce qui sur un petit négatif de 13 x 17 mm fait toute la différence entre une image exploitable et une bouillie.

L’exposition est entièrement automatique. L’appareil lit la sensibilité via le codage de la cartouche (deux plages : 64-100 ASA et 320-500 ASA) et adapte la vitesse en conséquence, de 4 secondes à 1/400 s. Une LED verte prévient quand les conditions deviennent limites. On apprécie.
A l’usage
Le Rollei A110 ne demande rien. On l’a dans la poche, on l’oublie, et à un moment donné il se passe quelque chose qui mérite une photo. On sort l’appareil, on ouvre (une seconde, pas plus), on cadre, on déclenche, on referme.




La seule décision à prendre en temps réel, c’est la mise au point. La barrette orange sous l’objectif propose trois positions : portrait, groupe, paysage. Pas de chiffres, pas de précision chirurgicale. On choisit ce qui ressemble le plus à la situation, et on avance. Pour 95% des situations, ça suffit largement.
Le viseur est petit (on est sur un appareil de 84 mm, les miracles ont leurs limites) mais net, avec un cadre lumineux bien défini. Suffisant pour cadrer correctement. Un repère indique la position de la barrette de mise au point. Lisible, fonctionnel.

Seul point de vigilance : la pile PX27, qui n’est plus fabriquée dans sa version d’origine au mercure (5,6V). Les équivalents modernes en oxyde d’argent (6V) se trouvent facilement. C’est le premier truc à vérifier sur un exemplaire d’occasion.
Mes premières photos : parlons-en
Autant être honnête : les premières images tirées de cet appareil ne sont pas brillantes. Une partie s’explique par la prise en main. Le mécanisme pull, shoot, push est rapide, peut-être trop au début. On déclenche avant d’avoir vraiment cadré, on rate la barrette de mise au point. Mais le format 110 ne pardonne pas grand chose de toute façon. Le petit négatif amplifie toutes les erreurs, techniques ou humaines, et la résolution reste ce qu’elle est, quelle que soit la qualité du photographe. Ce qui, dans mon cas, laisse une marge d’amélioration confortable…


La suite à la prochaine pellicule… 🤞🏻
Le rendu
Le format 110 a ses limites structurelles. Le négatif de 13 x 17 mm, c’est moins de trois fois la surface d’un 35 mm. Ça implique du grain, une définition contenue, moins de latitude en exposition. Ce n’est pas une question d’optique, c’est de la physique, et la physique ne négocie pas.

Ce que le Tessar apporte, c’est la meilleure exploitation possible de ce petit support. Le piqué central est étonnamment propre pour le format, les aberrations bien tenues. En pleine lumière avec une émulsion 100 ASA, les résultats surprennent régulièrement – pas parce qu’ils rivalisent avec un 35 mm, mais parce qu’ils sont nettement au-dessus de ce que la taille du négatif laissait espérer.

Face à un bon 35 mm, le 110 perd. La différence de surface de négatif se voit, surtout en basse lumière ou en agrandissement. Ce n’est pas la bonne comparaison. Le rendu du 110 est particulier – grain présent, légèrement brut, avec une douceur dans les détails fins qui n’est pas celle du numérique. Certains appelleraient ça une limite. D’autres, un style. Les deux ont raison, ce qui est une façon polie de ne pas trancher.


Le marché occasion
Combien ça coûte
Le Rollei A110 n’est pas un appareil qu’on trouve pour dix euros dans une brocante. Sa réputation est suffisamment établie pour que les vendeurs sachent ce qu’ils ont entre les mains.

Comptez entre 50 et 150 euros pour un exemplaire en bon état de fonctionnement, selon l’état cosmétique et la présence ou non de la housse d’origine. Les exemplaires Rollei Germany partent souvent un peu plus cher, portés par les collectionneurs qui font la différence. Les versions Singapour sont fonctionnellement identiques, mais moins recherchées. Un exemplaire complet avec housse en cuir, extension flash et boîte d’origine peut facilement dépasser 150 euros. À ce stade, on est autant dans la collection que dans l’usage.
Ce qu’il faut vérifier avant d’acheter
La pile. Vérifier qu’une PX27 compatible est présente et que l’électronique répond. Sans ça, impossible de savoir si l’appareil fonctionne.
Le mécanisme coulissant. Il doit s’ouvrir et se fermer sans forcer, avec une résistance régulière. Un mécanisme qui accroche ou qui joue trop est un mauvais signe.
L’objectif. Vérifier l’absence de fungus. Sur un Tessar, ça ferait particulièrement mal.
Le témoin d’exposition. Avec une pile chargée, pointer l’appareil vers une source lumineuse et vérifier que la LED verte répond.
Pourquoi en avoir un
Par sa taille d’abord – il est vraiment minuscule, ça mérite d’être répété. Et parce que dès qu’on le prend en main, la surprise est immédiate : ça ne ressemble pas du tout à ce que la taille laissait présager. Il se glisse partout, se fait oublier, et se déploie en une seconde. C’est souvent là qu’il devient intéressant, pas quand on décide de sortir faire des photos, mais quand on l’a sur soi sans y penser et qu’il se passe quelque chose.

Et malgré ces premiers résultats plutôt mitigés, j’en suis fan. Voilà. C’est dit.


