Mon ami Adrien m’a donné un Canon EOS 700. Comme ça, avec l’Agfa Isolette II dont j’avais parlé il y a quelques temps : deux appareils d’un coup, deux philosophies radicalement opposées. L’Isolette, c’est de la mécanique pure, du métal, du verre, un soufflet, pas un gramme d’électronique. Le Canon EOS 700, c’est du plastique noir, de l’autofocus, un zoom motorisé et une pile lithium.

Il faut dire que le Canon EOS 700, ce n’est pas vraiment le genre d’appareil qui fait rêver. Pas de cuir, pas de métal brossé, pas d’histoire romanesque. Clairement pas ce qu’on imagine quand on parle de photographie argentique avec des étoiles dans les yeux. Mais quand quelqu’un vous tend un appareil photo en parfait état, vous ne dites pas non.
La pellicule est chargée (une Kodak Ultramax 400) et l’appareil est en parfait état. Alors autant jouer le jeu.
Un peu de contexte historique
Mars 1990. Canon commercialise l’EOS 700 pour prendre la suite de l’EOS 750, sorti seulement deux ans plus tôt et déjà en fin de vie. Le marché de l’époque est un peu particulier : les compacts évoluent vite, grignotent des parts, et l’amateur moyen hésite de plus en plus avant de franchir le pas vers le reflex. Canon a donc voulu proposer un appareil simple, accessible, mais avec l’interchangeabilité des objectifs EF en prime. En kit avec le Power Zoom EF 35–80mm f/4–5,6, il est vendu aux alentours de 3 700 francs en France, soit un peu moins de 700 euros actuels.

Techniquement, le 700 n’est pas un appareil pour photographes exigeants. C’est assumé. Il embarque un autofocus TTL par détection de phase, un obturateur plan focal de 2 secondes à 1/2000s, une mesure évaluative 6 zones, et un flash intégré à relevage automatique. Pas de contrôle de l’ouverture. L’appareil choisit seul, et il ne vous dit même pas ce qu’il a décidé. Pour quelqu’un qui vient du Nikon F3 ou du Leica M3, c’est un peu comme confier les clés à quelqu’un d’autre. Le tout dans un boîtier de 645g avec pile, aux dimensions 149 x 102 x 69,5 mm.
Rien de révolutionnaire donc, sauf une chose sur laquelle on reviendra : sa molette de sélection des modes, qui se retourne physiquement pour changer (un peu seulement) la personnalité de l’appareil.
Fiche technique
Canon EOS 700
| Commercialisation | Mars 1990 |
| Type | Reflex 35mm autofocus, obturateur plan focal à déplacement vertical |
| Monture | Canon EF (transfert électronique uniquement) |
| Viseur | Pentaprisme fixe, grossissement 0,8x, couverture 92% |
| Écran de mise au point | Laser-matte avec collimateur AF |
| Autofocus | TTL-SIR (détection de phase), One-Shot et AI Servo prédictif, plage EV 1–18 (ISO 100) |
| Mesure | TTL évaluative 6 zones (SPC), plage EV 0–20 à f/1,4 ISO 100 |
| Obturateur | Plan focal métal, 2s à 1/2000s + Bulb (priorité vitesse) / 1/2000s à 1/4s (autres modes) |
| Synchro flash | 1/125s |
| Modes d’exposition | Programme intelligent AE, Priorité vitesse AE, DEP (profondeur de champ AE), 8 modes PIC, TTL flash AE, A‑TTL flash AE |
| Molette réversible | Face A : 14 positions (modes scènes + DEP + Focus Preset) / Face B : 15 positions (priorité vitesse B à 1/2000s) |
| Flash intégré | Relevage automatique, TTL, guide number 12m (ISO 100), recyclage ~2s, synchro 1/125s |
| Assistance AF | Oui, portée 1 à 4m |
| Transport film | Motorisé, pré-enroulement automatique, 1,2 im/s |
| Chargement film | Pré-wind : le film s’enroule entièrement à la mise en place, puis revient pose par pose dans la cartouche |
| Sensibilité | ISO 25 à 3200, lecture DX uniquement (non-DX = ISO 25 par défaut) |
| Retardateur | 10 secondes |
| Alimentation | 1 pile lithium 6V 2CR5 (dans la poignée, accessible avec une pièce de monnaie) |
| Autonomie | ~65 pellicules 24 poses sans flash / ~13 pellicules avec flash 100% (à 20°C) |
| Dimensions | 149,3 x 102,2 x 69,5 mm |
| Poids | 645g avec pile |
| Version QD | Existe en version 700QD avec horodatage 4 formats (jusqu’en 2019 — Canon n’imaginait pas qu’on utiliserait encore ces boîtiers en 2025) |

Objectif Canon EF 35–80mm f/4–5,6 Power Zoom
| Construction optique | 7 lentilles en 7 groupes |
| Champ de vision | 63°-30° (diagonal) / 54°-25° (horizontal) / 30°-17° (vertical) |
| Distance minimale | 0,5m |
| Filtre | 52mm |
| Zoom | Électrique uniquement (Power Zoom), aucune bague manuelle |
| Durée zoom | ~2 secondes de 35mm à 80mm |
| Mise au point | AF uniquement (pas de switch MF) |
| Dimensions | 68 x 72mm |
| Poids | 205g |
| Disponibilité | Vendu exclusivement en kit avec l’EOS 700 |
La prise en main
Premier contact : le boîtier est léger (645g avec la pile, zoom compris) et tient plutot bien en main. La poignée est généreuse, le plastique mat pas désagréable au toucher. On est loin du métal du Nikon F3, mais on est aussi loin du jouet. Canon a fait un travail sérieux sur l’ergonomie pour l’époque.

Là où ça change vraiment, c’est au déclenchement. Le bruit est… comment dire… assumé ! Entre le claquement de l’obturateur, le miroir qui revient, et le moteur d’avance film qui s’emballe, on est loin de la discrétion. Mon Leica M3 ferait une crise d’angoisse. Clairement, cet appareil ne sera pas le choix numéro un pour shooter dans la rue sans se faire remarquer.
L’autofocus, en revanche, est une réussite pour 1990. Rapide, accrocheur, il fait le boulot sans broncher. Le système TTL par détection de phase de Canon était déjà sérieux à cette époque, et ça se sent. On appuie à mi-course, ça accroche, on déclenche. Simple et efficace.

Le Power Zoom mérite qu’on s’y arrête une seconde. L’idée sur le papier est séduisante : deux boutons sur l’objectif, un pour zoomer vers le téléobjectif, un pour revenir au grand angle, sans avoir à déplacer la main gauche. Dans la pratique, c’est plaisant à utiliser, mais moins intuitif qu’une bague de zoom classique. Le geste mécanique direct, la progressivité du mouvement, la sensation physique du zoom qui coulisse sous les doigts… tout ça manque. Et puis il faut environ deux secondes pour aller de 35mm à 80mm.
Le concept était une impasse, et Canon l’a d’ailleurs abandonné assez vite. On comprend pourquoi.
La molette réversible : la vraie curiosité du Canon EOS 700
Canon a eu une idée un peu bizarre, et plutôt maline : une molette qu’on retourne physiquement pour changer la personnalité de l’appareil. Face A, les modes scènes et le programme automatique. Face B, la priorité vitesse de 4 secondes à 1/2000s plus le Bulb. On dévisse la vis centrale, on retourne la bague, on revisse. Ce n’est pas une manipulation qu’on fait entre deux photos, c’est une décision de session.
On ne voit plus ça nulle part aujourd’hui. C’était une impasse ergonomique, probablement, mais une impasse créative et originale.

Quant au mode DEP, il vaut une mention à part. En positionnant l’AF sur un premier sujet (l’avant-plan), puis sur un second (l’arrière-plan), l’appareil calcule seul l’ouverture et la vitesse nécessaires pour que tout soit net entre les deux points. Une idée élégante, qui nécessite un peu de pratique mais qui peut rendre de vrais services. Petit bémol : le flash est inutilisable dans ce mode.
Le test avec une Kodak Ultramax 400 à Nantes
La pellicule a été shootée en mode programme pour l’essentiel, avec quelques incursions en mode Portrait pour les sujets proches. Un test honnête, sans chercher à pousser l’appareil dans ses retranchements.
La mise au point est fiable. Sur les 36 images développées, pas une seule ratée côté AF, y compris sur des sujets proches. Pas de flou parasite, pas d’hésitation visible.

La mesure exposimétrique évaluative 6 zones s’en sort bien dans la majorité des situations, y compris en contre-jour. Les seules limites attendues : quelques hautes lumières cramées en plein soleil, ce qui est autant l’affaire de l’Ultramax 400 que du boîtier.

Les couleurs sont celles de la pellicule, chaudes et légèrement saturées en lumière naturelle, qui virent franchement en artificiel. Le Lieu Unique en est un bon exemple : dominante rouge, vert du néon, grain qui monte. C’est exactement ce qu’on attend d’une Ultramax 400 en lumière basse, et le 700 ne gâche rien.


Le zoom EF 35–80mm montre ses limites en périphérie à grande ouverture, un peu de manque de piqué sur les bords. C’est la réalité d’un zoom f/4–5,6 de kit conçu en 1990. Dans l’axe et à bonne distance, les résultats sont tout à fait corrects.


Ce test confirme ce qu’on pouvait imaginer : le Canon EOS 700 fait honnêtement son travail. Pas de mauvaise surprise, mais pas d’exploit non plus.
Verdict
Le Canon EOS 700 n’est pas un appareil qui fait rêver, et il ne cherche pas à l’être. C’est un reflex autofocus grand public de 1990, conçu pour simplifier la photo à une époque où Canon voulait convertir les amateurs de compacts. Il fait ce pour quoi il a été pensé, et il le fait correctement.


Pour quelqu’un qui débute en argentique et cherche un boîtier AF fiable, simple et pas cher à trouver d’occasion (de 50 à 100 €), le 700 est une option sérieuse. La monture EF est un vrai atout : tout le parc d’objectifs Canon EF semble compatible, y compris les optiques récentes et de qualité. En argentique, le boîtier compte peu, ce sont surtout l’objectif et la pellicule qui font l’image. Monter un EF 50mm f/1,8 sur ce boîtier changerait peut-être radicalement les possibilités.

Est-ce que je le rends à Adrien ? Pas tout de suite.
Avec un meilleur objectif, ce boîtier mérite peut-être un second test. Ou pas.


