Un week-end de double exposition argentique au Jardin des Plantes et à l'Île de Versailles, avec le Nikon F3 HP et un Nikkor 55mm Micro sur Ultramax 400. Beaucoup de tentatives, quelques réussites, pas mal de ratés, et une bonne leçon d'humilité sur ce que le film décide à votre place.

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La double exposition, c’est un peu le Graal du photographe argentique amateur. Le truc qui fait dire aux gens “waow c’est fait comment ?” et qui permet de répondre d’un air légèrement suffisant “en argentique, tout simplement”, avant d’admettre que non, ce n’est pas si simple, et que oui, il y a eu des ratés. Pas mal de ratés, même.

Pour ceux qui découvrent le concept : la double exposition consiste à exposer deux fois la même image sur la même surface sensible, sans faire avancer le film entre les deux prises. Les deux couches se superposent chimiquement, et le résultat mélange les deux sujets en une seule image.

Ce week-end, j’ai embarqué le Nikon F3 HP au Jardin des Plantes et à l’Île de Versailles pour tester sérieusement la chose. Les deux sites étaient en pleine floraison : des fleurs bien fournies, des couleurs franches, des formes qui se combinent à peu près à n’importe quoi. Nantes en mai, c’est une nature très coopérative pour un photographe en mode expérimental…

Le Nikon F3 HP : un boîtier taillé pour la double exposition

Le F3 HP dispose d’un levier dédié à la multiple exposition, qui permet de réarmer l’obturateur sans faire avancer le film. On peut donc très simplement exposer la même image autant de fois qu’on veut, avec un contrôle total. Pas de manipulation acrobatique, pas de rembobinage partiel au jugé comme sur d’autres boîtiers. Nikon a intégré cette fonctionnalité dès la conception du F3 en 1980, pensée pour les professionnels, et ça se sent : c’est propre, fiable, et ça n’abîme pas le film.

Il y a quand même une contrainte à bien comprendre : entre les deux expositions, impossible d’utiliser le boîtier pour autre chose. Avancer le film pour shooter un autre sujet, c’est perdre la pose en attente. En revanche, et c’est moins intuitif, le temps lui-même n’est pas un problème. On peut très bien faire la première exposition le matin et revenir faire la deuxième des heures plus tard, tant qu’on ne touche pas au film. Ce qui ouvre des possibilités intéressantes que je n’ai pas encore vraiment exploitées : une même scène en lumière du matin et en fin de journée, un sujet fixe avec et sans passants, etc.

Sur l’objectif : le Nikkor 55mm f/2.8 Micro, qui permet de descendre à quelques centimètres du sujet pour la première exposition, puis de recomposer à distance normale pour la deuxième couche. Cette différence de mise au point crée naturellement cet effet de transparence et de superposition floue qu’on voit sur plusieurs images. C’était à moitié calculé, à moitié un hasard. Je prends.

La question de l’exposition

En théorie, pour une exposition globale correcte, chaque couche devrait recevoir ‑1 EV. Dans la pratique, j’ai shooté à ‑0,5 EV sur chaque prise. Pour voir. Résultat : une légère surexposition globale qui se manifeste sur les images très lumineuses par des hautes lumières qui tirent vers le blanc. Sur les photos avec un fort contraste dans au moins une des couches, le téléphone rouge, la roue, l’échiquier, ça se passe mieux : les zones sombres d’une couche absorbent naturellement la lumière de l’autre. L’Ultramax 400 aide : sa bonne latitude côté surexposition pardonne pas mal.

Prochaine session : ‑1 EV strict pour les deux sujets très lumineux, ‑0,5 EV pour les combinaisons plus contrastées. Mais rien de gravé dans le marbre.

Chercher les scènes : une autre façon de regarder

Une des choses les plus amusantes de cette session, c’est la façon dont elle change le regard qu’on porte sur un lieu. On n’arpente plus un jardin en cherchant un beau sujet, on cherche deux sujets qui vont bien ensemble. Un objet à forme ronde ? On cherche une fleur ronde à proximité. Un fond sombre ? On imagine ce qu’une fleur lumineuse va faire dessus. C’est une lecture différente de la photo habituelle, et franchement addictive.

Sur cette session, quelques correspondances ont bien fonctionné : la forme circulaire de la roue de tracteur qui épouse celle des fleurs violettes, la tasse de café superposée aux fleurs du jardin (une des rares doubles expo “longue distance”, les deux couches ayant été prises à des endroits différents), ou encore la statue de Fabrice Hyber littéralement colonisée par les fleurs. À l’Île de Versailles, la lanterne japonaise envahie d’arums blancs et le maneki-neko noyé dans les rhododendrons roses sont cohérentes avec l’esprit du lieu, même si pas très réussies.

Toutes n’ont pas tenu leurs promesses. Et plusieurs combinaisons qui semblaient évidentes sur le terrain se révèlent décevantes au tirage. C’est justement là que réside le charme de la double exposition en argentique : on ne sait pas. On imagine, on anticipe, et le film a le dernier mot.

Il y a quand même des pistes pour orienter le résultat. Une silhouette volontairement sous-exposée comme première couche laisse de la place à la deuxième exposition pour s’exprimer à l’intérieur de cette forme. C’est une approche que je n’ai pas encore exploitée délibérément, mais qui est sur ma liste.

Ce que j’en retiens

Je progresserai sans doute avec la pratique, en apprenant à mieux anticiper comment deux couches vont se comporter ensemble. Mais le hasard gardera toujours une part belle dans cette technique. La double exposition argentique oblige à penser différemment avant d’appuyer sur le déclencheur, et c’est une technique qui résiste au numérique : pas parce que c’est impossible à reproduire en post-traitement, mais parce que l’incertitude, elle, ne se simule pas. On développe, on tire, on découvre. C’est souvent décevant. Parfois c’est bien. Quelquefois c’est une vraie surprise.

Dans un registre proche, j’avais déjà joué avec cette idée des deux images liées sur l’Olympus Pen EE‑3 et ses diptyques en demi-format. La double exposition, c’est un peu la même philosophie, sauf que les deux images fusionnent au lieu de se retrouver côte à côte. Et le hasard y est encore plus grand.

Ça suffit à donner envie de recommencer.

PS : malheureusement, le héron, lui, n’a pas attendu qu’on lui explique la double exposition.

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