Je ne prévoyais pas d’acheter un Nikon F6.
Je cherchais un F100. Budget raisonnable, projet clair, démarche adulte et réfléchie. Et puis j’ai vu une annonce. C’est souvent comme ça que ça se passe, le GAS. Ça ne prévient pas.

Pour ma défense, un F6 en excellent état à bon prix, c’est objectivement une opportunité. C’est ce que je me suis dit. C’est ce que je me répète encore. J’ai aussi vendu mon Nikon F3 HP, mon appareil préféré depuis des années, celui qui est au cœur de la plupart des articles de ce blog, pour financer l’achat. Ce qu’on appelle une décision mûrement réfléchie. Ou pas.
Un peu d’histoire : la lignée F
En avril 1959, Nikon sort le F, son premier reflex 35mm. Un appareil qui redéfinit la photo professionnelle pour deux décennies : le boîtier des guerres, des révolutions, des photojournalistes qui ne plaisantaient pas avec leur matos.

Suit la longue lignée : F2 (1971), F3 (1980), F4 (1988), F5 (1996). Chaque génération ajoute de l’électronique, gagne en vitesse et en précision. Et puis en 2004, Nikon présente le F6 au salon Photokina, en même temps, ironie assez cruelle de l’histoire, que le D2X numérique. Le monde entier regarde le numérique. Nikon sort quand même son dernier reflex argentique professionnel, comme si de rien n’était.
Le F6 restera en production jusqu’en octobre 2020. Seize ans. À sa disparition, c’était le dernier reflex 35mm fabriqué neuf dans le monde. Canon avait arrêté l’EOS-1V en 2018. Il n’y avait plus que lui, seul au monde, continuant tranquillement à exister pendant que tout le monde parlait de mégapixels.
Le Nikon F6 côté technique

Le F6 est un reflex 35mm à monture F, fabriqué à l’usine Nikon de Sendai, dans le Tōhoku au nord de Tokyo. Les caractéristiques principales, pour ceux qui aiment les chiffres :
- Autofocus : 11 collimateurs, système Multi-CAM 2000. Plus précis que le F5 sur les sujets difficiles, plus rapide en suivi. Disponible en AF‑S (mise au point unique) et AF‑C (suivi continu).
- Métrerie : 3D Color Matrix Metering II, capteur RGB de 1005 pixels. La même intelligence embarquée que dans les meilleurs boîtiers numériques Nikon de l’époque, sauf qu’ici elle sert à exposer de la pellicule, pas des photodiodes.
- Vitesses : de 30 secondes à 1/8000ème. Le 1/8000ème n’est pas là pour faire joli : il permet de shooter à pleine ouverture en plein soleil avec une pellicule 100 ISO sans ajouter de filtre ND. Pratique quand on aime les objectifs lumineux, ce qui est mon cas.
- Cadence : 5,5 images par seconde. 8 images par seconde avec le grip MB-40 optionnel pour ceux qui veulent vraiment vider une pellicule en quatre secondes.
- Viseur : couverture 100%. Ce qui veut dire que ce qu’on voit dans le viseur correspond exactement à ce que le film enregistre. C’est moins courant qu’on ne le croit, même sur des appareils haut de gamme.
- Mémoire d’exposition : le F6 mémorise les données d’exposition des 50 dernières pellicules. Je n’ai pas encore trouvé dans quel contexte précis de ma vie de photographe amateur c’est indispensable. Mais la fonction existe, et c’est déjà ça.
- Compatibilité optiques : toutes les optiques Nikon F‑mount depuis 1977 (AI et au-delà )avec métrerie complète sur les objectifs D et G, VR opérationnel sur les stabilisés. Exception : les objectifs de type E (diaphragme électronique) et les AF‑P ne sont pas compatibles. Il faut bien que quelque chose cloche.
- Alimentation : deux piles lithium CR123A. Pas des AA, contrairement à ce qu’on pourrait supposer, ça, c’est pour le grip MB-40. Les CR123A se trouvent en photo ou en ligne, mais beaucoup moins facilement dans une supérette de station de ski un dimanche soir. Prévoir des rechanges.
- Construction : châssis magnésium, revêtement caoutchouté, joints d’étanchéité. Pas le char d’assaut / la brique qu’est le F5, mais sérieusement robuste quand même.

La réputation
Le F6 est généralement considéré comme le reflex 35mm le plus abouti jamais produit, tous fabricants confondus. C’est un titre qui se discute avec le Canon EOS-1V, mais dans la communauté argentique le consensus penche vers le F6.
Ce qui est amusant, c’est que cette réputation s’est construite sur une période où personne ou presque n’achetait de reflex argentique professionnel. Le numérique avait gagné. Le F6 s’est écoulé en petites quantités pendant seize ans, auprès de quelques professionnels très spécifiques et de collectionneurs qui avaient visiblement d’autres priorités que la vidéo 4K.

Aujourd’hui il revit. Le regain d’intérêt pour l’argentique lui a donné une seconde vie, et des exemplaires d’occasion circulent à des prix élevés mais accessibles comparés à leur valeur historique.
Mon exemplaire : un des tout premiers
Le numéro de série de mon F6 est 0008470. D’après les recoupements de la communauté (Nikon n’a jamais publié de table officielle), il s’agirait d’un exemplaire de toute première génération, produit entre 2004 et 2005, parmi les dix premiers milliers sortis de l’usine de Sendai.

Concrètement, ça ne change rien aux performances. Mais ça lui donne un petit quelque chose. Un F6 de première série, vingt ans après sa sortie, qui repart faire des photos en vacances dans les Hautes-Alpes avec un amateur pas très doué. Il y a pire comme trajectoire.
Première prise en main
La première surprise, c’est le poids. Je m’attendais à quelque chose de plus imposant. Le F6 a une réputation de boîtier pro sérieux, et il en a physiquement la gueule. 975g avec les piles, c’est raisonnable. Moins lourd et mieux équilibré que prévu.
La deuxième surprise, c’est l’autofocus. Discret, rapide, précis. Sur les premières photos en AF‑S, il accroche le sujet sans chercher ni hésiter. Pas de bruit, pas de chasse interminable, pas de cette petite valse avant-arrière qui agace sur certains objectifs. Juste une mise au point faite proprement.

Le ressenti général est difficile à quantifier mais bien réel : le F6 tient bien en main, les commandes tombent naturellement sous les doigts, le déclencheur répond avec une douceur un peu inattendue pour un appareil de cet âge.
Ce qui déroute davantage, après des années avec le F3 HP, c’est l’efficacité silencieuse de l’ensemble. Le F3, c’était mécanique, physique, presque artisanal. On sentait chaque réglage, on participait à chaque décision. Le F6, c’est fluide. L’autofocus accroche avant même qu’on ait fini de réfléchir. La métrerie calcule pendant qu’on cadre. C’est le genre de machine qui fait légèrement douter de ses propres compétences, pas parce qu’elle est compliquée, mais parce qu’elle est tellement capable qu’on se demande ce qu’on apporte encore à l’équation.

La réponse, j’imagine, c’est le sujet et son cadrage. Le choix du moment. Le film. Tout ce que l’appareil ne peut pas décider à ma place, et tant mieux, parce que sinon l’article suivant avec les premières images risquait d’être très court.
En pratique, prendre le F6 en main après des années de photo argentique manuelle, c’est un peu comme retrouver un ancien numérique : l’autofocus, les collimateurs AF à choisir, le mode rafale, la métrerie qui réfléchit toute seule. Des automatismes que j’avais oubliés depuis que j’avais rangé mes appareils numériques. Sauf qu’ici, au bout du compte, c’est de la pellicule. Le plaisir de l’argentique avec le confort du numérique. Un compromis que j’aurais eu du mal à imaginer avant d’avoir l’appareil entre les mains.

Ce qui me rassure un peu face à cette débauche de fonctionnalités, c’est d’avoir toujours à portée de main des appareils entièrement manuels, le Leica M3, le Hasselblad 500 C/M. Des machines qui ne font rien à ta place, qui t’obligent à penser avant de déclencher, et qui remettent les pendules à l’heure quand on commence à se croire plus doué qu’on ne l’est vraiment. Le F6 pour l’efficacité. Les autres pour l’humilité. C’est un équilibre qui me convient.

Petits détail relevé à la réception : les bouchons de la prise synchro et de la prise 10 broches (celle pour le déclencheur filaire MC-30) sont absents. Deux caches plastique qui protègent les connecteurs de la poussière et de l’humidité. Rien de dramatique, mais sur un appareil qu’on envisage de garder, autant ne pas laisser les prises à l’air libre. Aussitôt commandés sur eBay.
Pour l’objectif de ce premier test, un Nikkor 50mm f/1.4 AF‑D récupéré auprès du même vendeur, belle affaire, en parfait état. Pas le choix le plus sophistiqué de la gamme Nikon, il existe des versions G plus récentes et optiquement un cran au-dessus. Mais pour débuter avec le F6 : lumineux à f/1.4, léger, compact, autofocus efficace et discret. La finesse optique réelle, on verra sur les négatifs. Ce n’est pas comme si j’avais un historique très flatteur en matière d’évaluation de mes propres photos.

La première pellicule est chargée. Une Kodak Color 200, le choix du photographe qui ne veut pas gâcher de la Portra 400 sur un boîtier qu’il vient de recevoir et dont il ne maîtrise pas encore tous les rouages. Les premières photos sont faites. Les résultats, c’est pour le prochain article si tout se passe bien et si je ne rate pas trop de mises au point.


